Les méandres du sous-titrage
Annexe à l’article: La guerre des étoiles au pays du sous-titrage
Voici un extrait de l’entrevue avec Sylvestre Meininger, parue en avril 2003 (!) sur « Ecran Noir » et qui devrait en décourager plus d’un de se lancer dans ce métier à la légère :
Sous-titreurs en colère : Ceux qui ont dit « non ».
« Les adaptateurs sous-titreurs de la société SDI Media France (Subtitling and Dubbing International) en ont ras le bol. Leurs conditions de travail sont de plus en plus précaires et leur employeur s’obstine à baisser leurs tarifs sans écouter leurs demandes. Depuis le 24 mars, les 30 employés de cette société spécialisée dans l’adaptation et le sous-titrage de DVD ont décidé de stopper leur activité. Sylvestre Meininger, traducteur en grève, a rencontré Ecran Noir pour expliquer les aléas d’un métier dont nous, cinéphiles, avons tous besoin. Dans un petit café parisien, ce jeune homme au look décontracté ne mâche pas ses mots. Pour lui, le cinéma est victime de la mondialisation et les utilisateurs de DVD sont floués. »
Lire la suite sur le site d’Ecran Noir (cliquer sur le titre).
On retiendra, concernant le statut de l’adaptateur en France (hors repérage donc) : « Les personnes chargées du repérage sont considérées comme des intermittents du spectacle, et les adaptateurs ont un statut d’auteur. De ce fait, un sous-titreur n’est pas un salarié. Il est payé au sous-titre et voit son contrat renouvelé à chaque nouvelle commande. Il n’a donc pas droit aux congés payés, ni aux allocations chômage. C’est un travail totalement indépendant. »
Sur la qualité des DVD traduits par des débutants sous-payés: « Les utilisateurs de DVD sont trompés sur la marchandise. Ils croient acheter un produit de luxe, mais il est truffé d’erreurs dans la traduction car les sous-titreurs n’ont pas pu faire leur travail correctement. »
Il est, je pense, dans l’intérêt de tout le monde de permettre aux sous-titreurs de vivre de leur métier tout simplement et de pouvoir faire un travail, dont ils sont fiers. D’ailleurs quel intérêt y a-t-il, hors une rentabilité à très court terme, à sortir des Blu-Rays qui brillent de partout avec un sous-titrage de fin de fête foraine. Il se répand dans le monde du cinéma la mentalité boursière de compagnies qui n’ont rien à voir avec l’art et à qui ça ne réussit déjà pas bien (dans sa pub United Airlines, par exemple, annonce vouloir repeindre (!) ses vieux avions aux sièges étroits et sales (ne parlons même pas du service désastreux), au lieu d’en acheter des neufs, à défaut d’améliorer les bonus. Bref, UA et d’autres seraient bien inspirés de laisser tomber leurs « making of », quasi automatiques et souvent indigents, et de proposer une vraie plus value. Qu’au moins les professionnels du cinéma n’adoptent pas la vision qu’ont les compagnies aériennes du cinéma (avez-vous vu comment elles charcutent vos films pour les « adapter » à tous les publics à bord ? Tout est dit !)
P.S.: La peinture numérique de gauche représente le tapis du Chinese Theater d’Hollywood, endroit mythique pour les cinéphiles du monde entier. Si vous aimez le motif, vous le trouverez dans la rubrique Cinéma ici.

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A lire de toute urgence ce formidable article délicieusement ironique (source: site de l’ATAA : http://www.ataa.fr/blog/destination-bangalore-paradis-des-traducteurs):
Destination : Bangalore, paradis des traducteurs
Marché de la traduction/adaptation et questions de qualité
*
« L’insertion professionnelle des jeunes diplômés »…
*
Une expression employée par les universités, les administrations et les centres de recherche pour évaluer la façon dont les étudiants négocient le difficile passage du système éducatif au monde du travail.
Un critère important pour les jeunes à la recherche d’une formation qui leur permettra de vivre grâce aux qualifications et aux compétences qu’ils auront acquises.
Et un casse-tête pour les formations à la traduction audiovisuelle, soucieuses d’assurer un avenir viable et souriant à leurs étudiants.
Face à ce délicat problème, il semble que le Master 2 de Traduction Audiovisuelle de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense ait décidé de prendre le taureau par les cornes, puisqu’il diffusait récemment une offre alléchante à ses anciens étudiants, dont voici un long extrait :
*
We are currently looking for several qualified professionals with language skills in Indo-European or Asian languages for our DVD localization team in our Bangalore office. Details are provided below:
*
English to Foreign Language Specialists
The Role:
– Formatting foreign-language scripts for Hollywood movie into subtitle files in accordance to studio specifications for DVD distribution
– Matching foreign-language subtitle files to English audio and vice versa
– Performing quality control checks on language subtitles
– Liaising with Language Project Coordinators in affiliate offices worldwide
(…)
All candidates must:
– Must take an online language proficiency test
– Be prepared to work in the evenings, 4PM-12AM/Midnight
(free transport will be provided by the company)
– Be based in Bangalore or able to relocate to Bangalore and available to join immediately
*
L’offre émane d’une grande multinationale du sous-titrage, Deluxe Digital Studios, connue jusqu’à une date récente sous le nom de Softitler. Renseignements pris, le salaire brut de départ se monte à 40 000 roupies indiennes, soit environ 660 euros par mois (conversion au 17 septembre 2010).
Alors oui, on entend déjà les cris d’orfraie de la profession : « C’est une honte, enfin, envoyer les jeunes diplômés en Inde… » Mais refusant de céder à la facilité – et à la morosité ambiante – l’Ataa a décidé de recenser les points positifs de cette offre. Et franchement, ils sont innombrables :
En allant travailler pour cette multinationale à Bangalore, les jeunes diplômés de Nanterre bénéficieront d’une formidable expérience internationale dans un pays exotique en pleine expansion. Chercher du travail en France quand on est un traducteur de langue maternelle française, que l’on a achevé sa formation en France et que l’on compte travailler pour des commanditaires français, c’est passablement ridicule – et complètement dépassé, comme chacun le sait.
Ils se retrouveront en prise directe avec les enjeux de la mondialisation : la délocalisation des services linguistiques est un sujet d’actualité (on pourra lire à ce sujet cette longue discussion sur le forum de traducteurs proz.com, qui date de quelques années mais n’a rien perdu de sa pertinence), rien de tel qu’une immersion au paradis de la délocalisation pour s’en faire une idée par soi-même.
Ils bénéficieront d’une première expérience dans un environnement où la qualité est au cœur du processus de traduction. Il suffit, pour s’en convaincre, de visionner les sous-titres réalisés par Softitler/Deluxe Digital Studios.
Ils apprendront la flexibilité, une aptitude indispensable dans le monde d’aujourd’hui. Joignables à tout instant, prêts à travailler de nuit, ces jeunes traducteurs seront, à l’issue de cette formidable (répétons-le) expérience professionnelle, des candidats idéaux pour travailler en free-lance pour la même multinationale. À l’époque où cette dernière s’appelait Softitler, elle proposait aux traducteurs indépendants un généreux tarif de 0,20 dollar par sous-titre traduit (soit 15 centimes d’euro, conversion au 17 septembre 2010). À titre indicatif, le tarif syndical minimum recommandé par le SNAC se monte actuellement à 2,80 euros, c’est-à-dire près de 20 fois plus. Autant dire que cette perspective est, là encore, fort alléchante.
Mais surtout, cette offre d’emploi apporte une solution révolutionnaire (et ingénieuse en diable) au problème de la baisse des revenus des traducteurs/adaptateurs de l’audiovisuel. Peu importe, finalement, que l’on ne puisse plus vivre du sous-titrage en France : il est toujours possible d’aller exercer le même métier à l’autre bout du monde. Et avec 660 euros par mois, il faut savoir qu’on vit très bien en Inde. Là encore, vouloir préserver le métier sur le territoire français est une ambition tout à fait ridicule. D’ailleurs, si tous les traducteurs de France voulaient se donner la peine de se délocaliser en Inde, ils râleraient beaucoup moins.
Prête à tout pour le bien de ses anciens étudiants, la formation qui diffuse cette offre n’hésite pas à prendre le risque de mettre en péril sa propre pérennité. Après tout, si le marché français de la traduction audiovisuelle continue à se délocaliser et si le métier disparaît peu à peu du territoire français, il deviendra à terme inutile de former des auteurs de sous-titres en France. Mieux vaudra aller faire ses études directement dans les pays à faible niveau de vie pour se trouver à la source, à proximité des entreprises implantées sur place. Audacieuse stratégie, donc (mais qui a sans doute sa raison d’être, nous n’en doutons pas).
On notera que le Master 2 de Nanterre n’hésite pas non plus à se démarquer de la pensée unique : dans un pays où le SMIC brut mensuel se monte actuellement à un peu plus de 1 300 euros, tous niveaux de qualification confondus, il suggère sans complexes à ses étudiants diplômés Bac+5 de travailler pour un salaire représentant la moitié de ce montant. Une façon, sans doute, de braver les idées reçues.
Au-delà de l’ironie, il n’est pas question ici de montrer du doigt telle ou telle formation, ni de dénigrer en bloc les tentatives des Masters 2 pour accompagner les débuts professionnels de leurs étudiants. Mais de dire simplement ceci : la traduction/adaptation audiovisuelle est un secteur en crise, il serait vain et contreproductif de le nier. Si les formations spécialisées veulent espérer former non plus des chômeurs mais de futurs traducteurs professionnels exerçant leur métier avec l’amour du travail bien fait et dans des conditions matérielles satisfaisantes, il est indispensable qu’elles travaillent main dans la main avec les organisations représentant la profession, qui connaissent la réalité du terrain et vivent au quotidien la dégradation du marché de la traduction audiovisuelle. Former toujours plus de jeunes traducteurs, passer sous silence la nature exacte des débouchés qui s’offrent à eux et les encourager à travailler dans des conditions indignes de leur niveau d’étude est hautement néfaste, tant pour la crédibilité des Masters 2 que pour la profession dans son ensemble.
Et répétons-le : non, envoyer les traducteurs de l’audiovisuel travailler en Inde n’est pas une solution.
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Dans la même veine :
« Le choix du prestataire : un enjeu politique
C’est la crise. Les traducteurs le savaient déjà, puisque le prix de la traduction n’a pas augmenté depuis cinq ans (il a même baissé ces deux dernières années).
Cependant, il ne faudrait pas adosser toute la faute de cette contraction du marché aux agences de traduction. Il existe des responsables bien plus haut placés.
F*** a soumis plus de 10 devis dans les 12 derniers mois à des Ministères français et italiens, à des Ambassades et à des ONG, avec un prix moyen de 0,15 centimes/mot source (incluant conversion pdf>doc, traduction et relecture), et n’a jamais été retenue. Ces organismes ayant une obligation de transparence, ils doivent fournir aux prestataires consultés le prix d’achat gagnant. Il en ressort que le prix moyen à la vente agence>institution est de 0,10 €/mot source, ce qui veut dire que le traducteur a été payé 0.05 € et le relecteur 0.02 €/mot (un blâme en passant aux « traducteurs » qui acceptent de telles conditions).
Or, je peux comprendre que le premier réflexe d’un chef d’entreprise privée lambda soit toujours d’obtenir le prix le plus bas (quitte à lui expliquer qu’il ne sait pas acheter ses traductions).
En revanche, je suis indignée pas ce type de raisonnement lorsqu’il est le fait d’une entreprise publique.
Comment le Ministère de l’Écologie ou les Nations Unies, pour n’en citer que deux, peuvent-ils préférer le moins-disant sans se soucier des conditions de travail des prestataires ?
Si même ceux qui devraient favoriser le travail de qualité et effectué dans des conditions dignes, aider les petites entreprises et promouvoir le développement durable, ne se basent que sur le tarif pour faire leur choix, je ne vois pas comment défendre notre cause avec les autres acteurs du marché. Le choix d’un prestataire n’est pas seulement économique, il est aussi politique : si je vous propose une paire de chaussures à 10 euros vous vous doutez bien que l’usine qui les produit exploite ses ouvriers et qu’elle ne respecte pas les normes antipollution, et vos adversaires auraient raison de vous désigner comme moralement répréhensible.
Pourquoi donc une agence de traduction qui vend à 0.08 le mot devrait-elle être considérée comme aussi honnête que sa concurrente vendant au double du prix ? Quelle est cette mauvaise foi qui pousse à penser que c’est le plus cher qui est en train de vous arnaquer, et non le contraire ?
Je trouve inacceptable que les « décideurs » travaillant dans les entreprises publiques et les ONG ne tiennent pas compte d’éléments telles la responsabilité sociale et environnementale, la transparence ou la qualité lorsqu’ils achètent des traductions. C’est bien un comble que notre métier soit méprisé par ceux-là mêmes qui sont censés faire avancer les causes les plus menacées.
Je m’adresse donc à ces décideurs : viser l’économie d’échelle dans la vente de services intellectuels est simplement immoral, car la matière première ce sont des hommes et des femmes. Vous n’y aviez pas pensé. F*** vous a ouvert les yeux. À vous d’agir en conséquence. »
Auteur: sdonatantonio
Comment sont faites les traductions (d’après certains clients) :

Credits: Bill Watterson
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